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Hakuna Matata ou l’art de fuir en appelant ça de la sagesse

Jeune lion regardant son reflet dans l’eau, où apparaît un lion adulte, illustration au crayon.

T’as déjà vécu ça.
Tu traverses quelque chose de pas évident.

Une chicane jamais réglée, une peine que tu traînes, une décision que t’évites.

Pis là, quelqu’un te regarde avec ses grands yeux doux pis te dit : « lâche prise ».

Comme si c’était tout simplement un bouton. T’as juste à déposer ça là, à côté de toi, pis POUP, passer à autre chose.

Mais attends.

Des fois, « lâche prise », c’est de la vraie sagesse, oui.

D’autres fois, c’est juste une façon smatte de te dire d’arrêter de déranger avec tes affaires qui finissent pas.

La frontière entre les deux est mince et on la voit pas toujours.

Y’a une histoire qui parle exactement de ça. On l’a montrée à nos enfants. On a chanté Hakuna Matata dans le char. Pis on a jamais trop remarqué qu’elle racontait une fuite déguisée en philosophie de vie.

Le lion qui a choisi d’oublier.

Rappelle-toi Simba dans Le Roi Lion (suis-je vraiment obligée de préciser le film?).

Son père meurt DEVANT lui. Cibole.

Pire : on lui fait croire que c’est de sa faute. C’est gros. C’est relou en siyouplaît, ça.

C’est le genre d’affaire qu’un petit lion de cet âge-là est pas équipé pour porter.

Fait qu’il fait ce que ben du monde ferait à sa place : il part. Il s’enfuit le plus loin possible de la scène, de la culpabilité, de la responsabilité qui l’attend.
Il court jusqu’à tomber dans un coin de paradis où personne le connaît, où personne sait d’où il vient.

Pis là, il rencontre deux dudes vraiment chill qui vont lui offrir une solution clé en main.

« Pas de passé, pas de souci ».

Timon pis Pumbaa sont pas méchants.

Au contraire. Ils le recueillent, ils le nourrissent, ils l’aiment.

Mais ils lui vendent aussi une philosophie complète, en chanson : hakuna matata.

Pas de souci. Pas de responsabilité. Pas de passé. Yes mon ami, la belle vie!

« Tu mets ton passé dans ton derrière », qu’ils chantent, en gros.
Tu manges des bibittes, tu ris, tu oublies. Le futur ne t’inquiète pas, le passé ne te concerne plus.

Pis là, c’est important : ça marche.

Pas à moitié. Ça marche pour vrai. Simba grandit, il engraisse, il rit, il a l’air heureux. Pendant des années.
Si tu coupes le film à ce moment-là, t’as un lion épanoui qui a « lâché prise » sur un traumatisme d’enfance. Bravo, fin du film.

Sauf que c’est pas la fin. Pis c’est là que le conte devient honnête.

Lâcher prise ou juste regarder ailleurs.

Parce que le passé de Simba, lui, il a pas signé l’entente hakuna matata.

Pendant que le lion mange des vers en riant, son royaume, y crève, lui.
Les gens qu’il aime souffrent.

Le rôle qu’il a abandonné, quelqu’un d’autre l’occupe, pis pas super bien, disons.

Le hakuna matata l’a pas guéri. Il l’a juste mis sur pause. Y’a une différence énorme entre digérer quelque chose pis le mettre dans une boîte qu’on ouvre pus jamais.

Dans les deux cas, t’as l’air correct.
Dans un seul des deux, tu l’es vraiment.

Je vais être ben honnête avec toi : j’ai passé des années dans le monde du yoga, du bien-être, des belles intentions, pis toute, pis toute.

Pis ça, ce déguisement-là de l’évitement en sagesse, je l’ai vu à toutes les sauces.

« Accueille ce qui est. » « Tout arrive pour une raison. » « Reste dans le moment présent. »

Des phrases magnifiques. Vraies, souvent.

Mais je les ai vues servir, plus d’une fois, à ne pas regarder ce qui faisait mal.

À sourire par-dessus une affaire pas réglée pis à appeler ça de la paix.

Le vrai lâcher-prise, ça demande d’avoir regardé la chose en pleine face avant de la déposer. L’évitement, lui, saute cette étape-là pis garde juste le sourire.

De l’extérieur, ça se ressemble. De l’intérieur, c’est le jour pis la nuit.

Le vrai move, c’était de revenir.

Ce qui sort Simba de sa belle vie de fuite, c’est pas une nouvelle technique de relaxation. C’est Rafiki, le vieux singe à moitié fou (parce que ça ne se peut pas être juste un sage tout court), qui lui dit la seule affaire que personne avait osé lui dire : le passé fait mal.

Tu peux le fuir ou tu peux apprendre de lui.

Pis le fantôme de Mufasa qui revient, c’est pas pour le bercer.

C’est pour lui rappeler une phrase qui dérange : souviens-toi de qui tu es.

Simba redevient lui-même seulement quand il arrête de hakuna-matata sa vie.
Quand il retourne là où ça fait mal. Quand il regarde en face ce qu’il a fui pendant des années, pis qu’il reprend sa place au lieu de la déléguer à sa peine.

La sagesse de l’histoire, ça disait pas d’oublier.
Ça disait de retourner.

C’est le genre de détail qu’on manque quand on est petit, parce qu’on retient juste la toune le fun.
Mais regarde-le adulte : le film passe une bonne demi-heure à nous vendre le hakuna matata comme la belle vie… pour mieux nous montrer, ensuite, que c’était une cachette.

Confortable, oui. Mais une cachette pareil.

Pis toi?

Je te dirai pas quoi faire avec ça. C’est pas mon genre, pis t’as pas besoin d’une cinquième personne qui te dit comment vivre.

Je vais juste te laisser avec une question, celle que Simba a mis des années à se poser :

Cette affaire-là que t’as « lâchée »… tu l’as vraiment déposée, ou tu l’as juste mise assez loin pour pas avoir à la regarder?

Des fois c’est l’un. Des fois c’est l’autre. Pis curieusement, c’est souvent pas la même réponse selon qui te demande de lâcher prise.

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