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Atlas ne porte pas le monde. Et toi non plus.

Illustration d'Atlas courbé portant la voûte céleste étoilée, symbole de la charge mentale et émotionnelle

Charge mentale, charge émotionnelle : et si tu arrêtais de porter ce qui n’est pas à toi?

Tu portes le rendez-vous, le texto pas répondu, le malaise dans la pièce, les dossiers des collègues, la facture qui traîne, la conversation à avoir à soir, pis l’humeur de quelqu’un d’autre en plus.

Pis t’appelle ça une journée normale.

Tu penses au rappel.
Tu sens que quelque chose cloche.
Tu prépares déjà la phrase douce, la phrase claire, la phrase qui va éviter que ça explose tout croche.

Le pire?
C’est que personne ne te l’a demandé.

C’est juste que toi, tu vois venir.
T’as ce don-là.

Ça fait que tranquillement, sans t’en rendre compte, t’es devenue la personne qui tient.

Tu anticipes.
Tu absorbes.
Tu trouves une solution avant même que les autres aient fini de réaliser qu’il y a un problème.

Tu peux pas être fatiguée.

Parce que quand tu es « celle qui tient », ta fatigue devient presque une trahison.

Comme si ton rôle, c’était de rester solide pendant que tout le monde cherche ses bas.

Je pensais que c’était ça, être fiable.

Moi, je pensais que c’était une qualité.

Relire un courriel douze fois pour être sûre que ça ne dérange personne.
Reformuler une phrase qui était déjà ben correcte.
Anticiper la réaction de mon chum avant même qu’il ait réagi.
Prendre une tâche que personne ne m’a donnée, juste parce que je voyais qu’elle allait finir par tomber entre deux chaises.

Je me trouvais super attentive.
Responsable. Fiable.
Capable de voir venir.

Oui, des fois, c’est une force.

Pis à un moment donné, j’ai réalisé que je faisais des affaires que personne ne m’avait demandées.

Des affaires qui, en plus, ne me tentaient même pas.

Ça a pris du temps, mais j’ai fini par me dire :

Ben voyons. Veux-tu ben me dire pourquoi je suis en train de m’en mêler?
Comment ça que je pense encore que c’est à moi de prévoir, d’arranger, d’adoucir, de tenir?

Et boom! C’est là que j’ai senti la fatigue.

Pas la fatigue d’avoir trop de choses à faire (quoique).
La fatigue de toujours voir venir.
De toujours calculer l’impact.
D’essayer d’éviter que ça accroche.
Toujours.

C’est vidant.

Pis à force, ce n’est pas seulement de l’énergie que ça te prend.
Ça te vole aussi quelque chose de précieux : la joie.

La légèreté.
La spontanéité.

Pis je me suis dit que c’était pas normal que ma fiabilité de béton commence à manger ma propre joie

J’avais assurément autre chose à regarder.

Pas pour tout sacrer là.
Mais pour arrêter d’appeler « force », tout ce qui m’épuise.

Atlas ne porte pas la Terre.

Dans l’imaginaire populaire, Atlas porte le monde sur ses épaules.

Tsé, c’est le gars qu’on voit avec un globe sur le dos, les genoux pliés, les muscles en feu, l’air de quelqu’un qui regrette clairement certaines décisions de carrière.

Mais dans le mythe grec, ce n’est pas tout à fait ça.

Atlas ne porte pas la Terre ou le monde.
Il porte la voûte céleste.

Le ciel.

Et ce petit détail, il change tout.

Porter le ciel, c’est pas juste « avoir beaucoup de choses à faire ».
C’est maintenir une structure.
Un ordre.
Une séparation entre les plans.
Une architecture plus grande que soi.

C’est IM-MEN-SE.

Mais c’est aussi (et surtout) une punition.

Atlas ne s’est pas levé un mardi matin en se disant : « Tiens, je vais soutenir le cosmos, ça va être bon pour mon développement personnel. »

Il a été condamné. Maudit toé.

Pis c’est là que le mythe commence à nous regarder dans le blanc des yeux.
Parce que parfois, nous aussi, on porte des choses tellement longtemps qu’on ne sait même plus si on les a choisies… ou si on y a été condamnée.

Porter le monde.

Quand tu portes le monde, c’est pas noble comme dans les tableaux de la Renaissance.

C’est moins « grand Titan cosmique » et plus :

je le sais, yé où ton autre bas bleu;
je le sais moi c’est qui qui n’a rien apporté au pot-luck ;
je le sais que cette personne-là dit « ça va », mais que ça ne va pas;
je sais que si je dis rien, ça va s’aggraver en tit péché.

Porter le monde, c’est la charge mentale.
Mais pas juste la liste d’épicerie.

C’est aussi la charge émotionnelle.
Relationnelle.
Ce qui est invisible mais tellement lourd.

C’est penser à tout ce qui doit être fait.
Sentir tout ce qui n’est pas dit.
Prévoir ce qui va exploser si personne ne s’en occupe.

C’est entendre un « ça va » et savoir que non.
C’est surveiller l’ambiance.
Calmer avant que ça déborde.
Ramasser avant que quelqu’un n’ait même pas eu le temps de laisser traîner.

C’est là qu’il y a un piège.

Un piège très subtil, très poli, très bien habillé.

Celui de finir par croire que ta valeur vient de ce que tu absorbes.

Plus tu prends, plus tu es utile.
Plus tu tiens, plus tu es importante.
Plus tu endures, plus tu es « forte ».

Mais peut-être que tu n’es pas forte parce que tu tiens tout.

Peut-être que tu es devenue forte parce que personne d’autre ne tenait sa part.

Ouch.
Prends un deux secondes pis respire.

Le vrai drame d’Atlas.

Le vrai drame d’Atlas, ce n’est pas seulement le poids.
C’est l’immobilité.

Il est puissant, oh oui.
Impressionnant, oh que oui.
Solide, mets-en.

Mais il est figé.

Il ne peut plus bouger.
Changer de posture.
Aller voir ailleurs.

Atlas ne peut plus dire : « Finalement, aujourd’hui, je vais prendre ça chill. »

Il est devenu sa fonction.
Lui-même n’existe plus.

C’est un peu ce qui nous arrive quand notre rôle prend toute la place.

Tu n’es plus juste toi.

Tu deviens :

  • celle qui tient;
  • celle qui comprend;
  • celle qui organise;
  • celle qui calme;
  • celle qui prévoit;
  • celle qui ne dérange pas trop avec ses besoins parce que, franchement, il y a déjà assez de stock!

Pis un jour, tu ne sais plus si tu portes quelque chose de vivant… ou si tu es juste figée dans une vieille position.

C’est là, le danger.

Pas seulement être fatiguée.

Être tellement identifiée à ton rôle que tu ne sais plus qui tu es quand tu ne le joues pas.

Les frontières, ce n’est pas juste dire non.

C’est ici que les frontières deviennent importantes.

Pas les limites du genre : « Dis non avec confiance devant ton miroir en tenant une pierre de quartz. »

Les vraies frontières.

Celles qui demandent :

  • Qu’est-ce qui est à moi?
  • Qu’est-ce qui est à l’autre?
  • Qu’est-ce qui appartient à la relation?
  • Qu’est-ce qui appartient au système au grand complet?

Parce que le problème, c’est pas toujours que les autres te donnent tout à porter.

Des fois, c’est que tu ramasses avant même qu’ils aient eu le temps d’apprendre à tenir.

Tu vois le malaise arriver, alors tu le prends.
Tu vois quelqu’un oublier, alors tu penses à sa place.
Tu vois le vide, alors tu le remplis.

Pis, parfois ben ça, ça part de l’amour.

Mais l’amour, ça peut devenir une forme de contrôle quand il ne laisse plus aucune place à l’autre pour se redresser.

Petite claque douce.
Mais c’est une claque pareil.

Dans la Communication Non Violente, on revient souvent aux besoins.

Le besoin de calme.
De sécurité.
Celui d’être aimée.
Le besoin que ça ne dérape pas, que ce soit harmonieux.

Derrière notre réflexe de tout porter, il y a un besoin très humain.

On ne porte pas tout parce qu’on est des control freak débiles.
On porte parce qu’à quelque part, ça nous protège.
Ça nous donne l’impression que si on tient assez fort, rien ne va casser.

La vraie question.

La question, c’est peut-être pas :
« Qu’est-ce que je porte? »

C’est plutôt :
Est-ce que ce que je porte est vivant… ou est-ce que ça me fige?

Est-ce que je porte parce que ça a du sens?
Ou parce que j’ai peur de ce qui va arriver si je dépose?

Est-ce que je tiens un cadre?
Ou est-ce que je compense un système croche?

Est-ce que je suis engagée?
Ou est-ce que je suis pognée?

Parce que parfois, la même posture peut avoir deux racines très différentes.

Il y a des responsabilités qui nous font grandir.
Et il y en a qui nous rapetissent en nous donnant l’air indispensables.

Ça, c’est traître.

Avoir l’air indispensable peut flatter l’ego juste assez pour qu’on ne sente pas tout de suite la prison.

Déposer ne veut pas dire abandonner.

Déposer, c’est pas tout sacrer là.

C’est pas devenir froide.
C’est pas arrêter d’aimer.
C’est pas regarder tout le monde se noyer en buvant un latte avec une paille en papier.

Déposer, parfois, c’est juste arrêter de tenir à la place de tout le monde.

C’est laisser une responsabilité retourner à son propriétaire.
C’est accepter qu’un malaise existe sans devenir automatiquement celle qui le règle.
C’est donner une chance aux autres d’avoir des jambes.

Et oui, parfois, c’est brutal.
Parce que quand tu arrêtes de tout tenir, tu découvres ce qui tenait vraiment.

Et si tout tombe dès que tu déposes, ce n’était peut-être pas un lien solide.
C’était peut-être un échafaudage avec ton système nerveux dedans.

Qui t’a condamnée à tenir autant?

Atlas ne porte pas le monde.
Il porte le ciel parce qu’il y a été condamné.
Ne l’oublie pas.

Toi, la question n’est pas de savoir si tu es forte.
Tu l’es probablement.

La question, c’est :
Qui t’a appris que ta force devait toujours servir à tenir?
Qui t’a donné le rôle de pilier?
Qui profite du fait que tu ne déposes jamais?

Et qu’est-ce qui pourrait enfin respirer en toi si tu laissais tomber ce qui n’a jamais vraiment été à toi?

Pas tout.
Pas n’importe quoi.
Pas pour tout faire exploser juste pour voir les morceaux revoler.

Juste assez pour voir.

Ce qui tient.
Ce qui tombe.
Ce qui revient vers sa vraie place.

Pis toi, au milieu de tout ça.
Pas juste « celle qui tient ».

Toi.

Passionnée des relations humaines, obsédée par les récits et assez franche merci, je décortique les histoires — contes, films, mythes, culture pop — pour mieux comprendre comment on se parle… et comment on se plante.
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